LA SEMAINE LITTÉRAIRE DE NIKÈ - 145

C’est avec plaisir que j’ai relu L’intérieur de la nuit de Leonora Miano. L’histoire se déroule dans le village d’Eku où Ayané une jeune femme partie étudier en Europe revient en vacances. Les villageois d’Eku vivent repliés sur leurs traditions ancestrales, dans un espace restreint, presque clos, où le temps semble s’être arrêté.

Comme dans de nombreuses régions d’Afrique (même si l’action se déroule dans un pays imaginaire), les femmes sont les gardiennes du foyer. Les hommes vont au loin tenter de gagner leur vie et ne sont guère présents pour les soutenir. Sur les terres du clan, on ne trouve que des enfants, des vieillards et des femmes. Cette population est immobilisée par une armée rebelle qui lui interdit le moindre déplacement, avant de l’agresser une nuit. La violence infligée aux villageois, sous couvert d’une idéologie visant à réhabiliter une Afrique mythique et glorieuse, est de nature psychologique. Un enfant du clan est choisi et sacrifié.

Les villageois devront ensuite le manger, en se soumettant à une célébration parodique de l’eucharistie. Résumé de cette façon, on peut directement penser que le livre ne parle que de barbarie. On pourrait même le trouver trop violent. Cependant, l’autrice nous amène petit à petit dans la violence dont parle le livre. Cette nuit, on la vit également et les questions qui surgissent inévitablement dans notre esprit Ayané les posent à notre place. Tout au long de son oeuvre, elle décrit précisément les codes, les rituels, les croyances de la tribu Eku.

Elle s’élève contre l’ignorance dans laquelle les peuples d’Afrique sont plongés mais également contre certaines croyances et pratiques rituelles qui ne font que les assujettir et qui les ensevelissent dans des peurs omniprésentes. Elle les pousse à reconnaître leurs torts et à enfin devenir maîtres de leur destin. Par une écriture directe et simple, par la minutie des descriptions et en traitant d’une histoire symbolique, touchant à la morale, Léonora Miano fait naître chez son lecteur un sentiment particulier. Les paroles, l’incompréhension d’Ayané face à différentes situations peuvent être les mêmes chez le lecteur. Ainsi Ayané se présente comme son double, son interprète par les questionnements qui leur sont similaires, voilà tout le génie de ce livre. Ayané est notre guide et notre rempart face à la violence des propos du livre.

Au-delà du témoignage d’événements terribles qui ont secoué et secouent encore l’Afrique, admirablement écrit dans une langue limpide, bien rythmé, ce roman nous livre un plaidoyer étonnant pour l’Afrique, pour la tolérance, pour la compréhension et le respect de l’autre. Sa langue est claire et dépouillée, très maîtrisée. Elle s’élève violemment contre cette espèce de misérabilisme africain qui se nourrit des rancunes du colonialisme, mais aussi du maintien des populations dans l’ignorance, de la sorcellerie des féticheurs, des rites macabres qui aboutissent à créer la peur et la sujétion et contribuent à donner à tous le sentiment d’une fatalité du sort de l’Afrique.

L’intérieur de la nuit est donc un roman doté d’une force rare qui tire sa puissance de sa dimension didactique, psychologique et également anthropologique. Il laisse une trace présente longtemps dans l’esprit de celui qui en a fini sa lecture. À jeudi prochain! Léonora Miano, L’intérieur de la nuit, Plon, 2005