La semaine littéraire de Nikè

Dans le village ibo d'Umuofia, Okonkwo est un homme écouté dont la puissance et le courage sont vantés par tous, un fermier prospère qui veille sur ses trois épouses et sur ses huit enfants, un sage guerrier jouissant de la confiance des anciens. Son monde repose sur un équilibre cohérent de règles et de traditions. Mais l'extérieur s'apprête à violer cette réalité qui semblait immuable : les missionnaires d'abord, les colons britanniques ensuite vont bouleverser irrémédiablement l'existence de tout un peuple. Un livre culte de la littérature africaine. Tragique roman à la langue limpide, Tout s'effondre, rend hommage à l'Afrique précoloniale, à l'aube de sa décomposition. "Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur", dit un proverbe africain. Avec cette fable cruelle, Chinua Achebe devenait l'un des premiers lions du continent à prendre la plume. Dans la première partie, l'écrivain nous dresse le tableau de cette société traditionnelle disparue et, ce qui est remarquable, sans angélisme aucun. Il montre tant ses bons que ses mauvais aspects. Il n'hésite pas, par exemple, à nous montrer le rituel d'un sacrifice humain en réponse à de supposés oracles. C'est un tableau vivant et d'une richesse rare. Les parties deux et trois du texte, présentent le récit de l'implantation progressive des colons, via la religion et les missionnaires dans un premier temps, mais ensuite, par son bras armé. L’auteur montre comment le début du colonialisme britannique désorganise l'ordre social, les missionnaires blâment les sacrifices humains. Ces sauvages n'enferment-ils pas les nouveau-nés jumeaux dans des jarres pour les enterrer dans la forêt? Ne font-ils pas appel aux incantations du représentant des dieux pour rendre la justice ? Ils dénigrent tout autant la polygamie, la violence entre clans, ridiculisent les coutumes ancestrales tout en vantant les merveilles des techniques et des outils européens qui facilitent la vie et apportent la richesse matérielle. Un dieu remplace désormais tous les autres. Il est bon et miséricordieux. Les missionnaires sont rompus aux belles histoires de la Bible et les Africains adorent les contes. Achebe va choisir de narrer l’entrée « en contact, en conversation et en conflit » des cultures africaines et européennes. Tout s’effondre rend hommage au monde d’avant la colonisation. Achebe s’y exprime dans une langue très imagée, expression de l’art oratoire qui imprègne l’univers dont il est issu. « Les proverbes sont l’huile de palme qui fait passer les mots avec la parole », dit un personnage du roman. Pour autant, il ne fait pas de l’Afrique pré-coloniale un paradis perdu, mais la rend au contraire critiquable sur bien des aspects. Toute la subtilité du livre consiste à montrer le caractère irrémédiable du glissement qui s’opère. Le pays se voit progressivement obligé de plier, face au pouvoir de l’envahisseur. Mais en réponse à cette histoire en marche, le livre d’Achebe transmet un autre message : celui du passé et des traditions dont il faut à tout prix conserver la mémoire. C’est ainsi que l’on résiste et qu’il devient impossible à l’Autre de vous déposséder entièrement de vous-même. À jeudi prochain !!! Chinua Achebe, Tout s’effondre, 1966, Présence africaine